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Philosophie politique

Du christianisme à l'État de droit

Par Alex Grenon, 28 aout 2007. Dernière révision : 19 juin 2008

Religion du salut personnel, le christianisme aura rendu possible l'émergence de l'État de droit. L'histoire de la chrétienté est celle d'un long combat aboutissant à la séparation du pouvoir temporel et spirituel.

En Occident, il est fréquent de réagir à l'Église et d'affirmer que notre société libre et individualiste est le résultat d'un affranchissement de la religion. Pourtant, les sociétés occidentales n'auraient jamais évoluées vers tant de liberté n'eut été d'un héritage chrétien.

Dépasser le droit romain

Selon Hegel [1], Jésus a émancipé le monothéisme juif de ses attaches tribales pour en faire une religion accessible à l'humanité entière. Le christianisme a entrepris également de concrétiser l'idée de l'homme ainsi que l'explique Blandine Barret-Kriegel dans L'État et les esclaves :

L'Ancien Testament a proposé la conception de la valeur inaliénable de la personne humaine pour autant qu'elle est créée par Dieu et alliée à lui et que son destin collectif, scellé par la loi, a un sens transcendant. Le Nouveau Testament a ajouté la pensée de la valeur inaliénable de l'individu pour autant que le salut est, à travers la rédemption, une affaire singulière. [2]

En proclamant l'imminente dignité de la personne humaine, le christianisme rend l'esclavage insupportable et appelle un droit nouveau que l'histoire, patiemment, s'acquitte à édifier. Le christianisme a ouvert la voie à la première liberté et propriété : celle de son corps, de sa vie.

L'idée de l'homme

Depuis l'Antiquité, on distribuait les peuples selon qu'ils étaient croyants ou non sur la carte du monde. Dans ce contexte, l'esclavage du fait des conquêtes allait de soi. Les droits romain et antique étaient impériaux, ils fonctionnaient à la guerre. Dans un monde impérial, la guerre et non la paix est la source première d'accroissement du prestige et de la richesse. L'individu, notion inexistante alors, appartient à un tout, la tribu ou une communauté plus large.

L'idée de l'homme est biblique, c'est une notion introuvable dans l'expérience romaine et le droit antique. Le monde pré chrétien était avant tout occupé à établir la légitimité du droit. Puis, tout au long des siècles, les légistes de l'ère chrétienne s'activeront à développer un droit nouveau qui minera puis se fera s'effondrer l'héritage juridique de l'expérience romaine. Fort à propos, Barret-Kriegel explique :

Lorsqu'il s'est agi de passer du principe à son application, d'aller de la forme au fond, d'établir le droit politique moderne qui règle le gouvernement des affranchis, juridifie l'émancipation des serfs et garantit les droits subjectifs, on ne pouvait plus se satisfaire de la leçon romaine et du droit antique. [3]

Le pouvoir souverain

Les luttes successives opposant la royauté et la papauté ont consolidé la distinction entre le pouvoir temporel et spirituel. Faisant du salut une affaire personnelle, le christianisme était porteur de cette évolution. En renonçant à organiser le salut des âmes, les rois héritèrent du pouvoir terrestre. La papauté tirait profit de ce dépouillement pour se réserver le pouvoir suprême, selon une logique religieuse, celui de guider les âmes vers le salut. Le Nouveau Testament introduisait une nouvelle conception du pouvoir. Les légistes classiques ont tiré de la théologie chrétienne les fondements d'un État nouveau, l'État de droit.

Dans l'anarchie féodale succédant à l'effondrement de la civilisation ancienne, des groupements se sont esquissés et hiérarchisés. Mais la situation de faible, en l'occurrence celle du serf, différait de celle de l'esclave rappelle Barret-Kriegel :

La seigneurie ne se réduisait pas à une hiérarchie unilatérale, mais que, dans la mesure où le suzerain s'engageait à protéger son vassal, le lien de dépendance [...] impliquait une réciprocité et prenait la forme d'un contrat personnel. [4]

C'est dans les privilèges seigneuriaux et dans les liens directs de dépendance qu'il faut chercher l'origine de la liberté et du contrat individuel. Mais l'origine seigneuriale de la liberté individuelle ne concernent qu'un seul aspect de ce qu'on désigne par liberté : l'indépendance et non la libération, l'autonomie et non l'émancipation, ou encore les libertés et non la liberté.

En lutte avec la papauté, le pouvoir royal l'était également avec ses seigneurs. Dans ce dernier cas, la théologie chrétienne servira, cette fois, au pouvoir royal.

Les aristocraties ont inventé les libertés. Mais non pas découvert l'Amérique ni imaginé la libération et l'émancipation de l'esclavage, la sécurité juridique et l'habeas corpus. La liberté du serf, qui s'est instaurée sans elles et quelquefois contre elles, ne leur doit rien. C'est au christianisme proclamant l'éminente dignité de la personne humaine qu'il revient d'avoir rendu insupportable l'esclavage. [5]

Pour les légistes classiques, il ne s'agissait pas de déplacer le lien hiérarchique liant le cerf au seigneur au profit du roi mais d'instaurer une nouvelle relation entre celui-ci et ceux que l'on nommera dorénavant sujets ou citoyens. La liberté ne s'épuise pas dans le droit de contracter, elle commence par la sécurité de la vie garantie par la loi que le roi, dont le pouvoir a été juridifié et dépouillé du droit d'émettre un jugement dernier, a pu octroyer.

De leur côté, les seigneurs se firent les défenseurs des privilèges, des libertés, et de leur extension aux communs, contrecarrant ainsi toute velléité résiduelle d'absolutisme par la royauté. Ceci explique pourquoi la défense de la liberté d'opinion a reçu l'appui des grands seigneurs.

Conclusion

Strictement limité au rapport du pouvoir central et de ses sujets, le statut de liberté et de propriété de sa vie propre ne détruisait pas le rapport seigneurial, mais il instaurait à ses côtés un nouveau rapport qui le concurrençait, le minait et finalement l'a détruit. Bien qu'inégale dans le temps et l'espace, cette victoire résume l'apport du christianisme à l'histoire universelle.

Pour que l'imminente dignité de l'homme, la sureté de sa vie et son émancipation soient assurées, il faut que le pouvoir n'ait pas de droit de vie et de mort sur les citoyens. Dans l'État de droit occidental, l'homme est lié au Créateur. Dieu donne la vie, lui seul peut la reprendre. Le pouvoir n'est plus une propriété, le maitre est assujetti au droit. Le droit est libéré du maitre. Le concept et la légitimité du droit étant établi en dehors de l'idée de maitrise, la puissance est soumise au droit et le droit fait puissance.

  1. Hegel, Georg Wilhelm Friedrich. Leçons sur la Philosophie de l'Histoire. Paris, 1970, pp. 150-152, dans Avineri, Shlomo. Histoire de la pensée sioniste. J-C Lattès, Paris, 1982, p. 31.
  2. Barret-Kriegel, Blandine. L'État et les esclaves. Payot Paris, 1989, p. 67.
  3. Ibid, p. 102.
  4. Ibid, p. 70.
  5. Ibid, p. 71.
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