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Philosophie politique

De l'Émancipation au sionisme

Par Alex Grenon, 17 avril 2007

Dans le XIXe siècle européen, marqué par les Lumières et la Révolution française, l'égalité devant la loi de chaque citoyen est consacrée d'un pays à l'autre. De tous les points de vue, ce siècle fut le plus avantageux jusqu'alors pour les juifs. Pourtant, c'est dans l'atmosphère révolutionnaire du XIXe siècle que le sionisme quitta l'abstraction religieuse pour devenir une force politique.

Le sionisme concerne la fin de l'exil du peuple juif. Jusqu'au XIXe siècle, les juifs n'accordaient pas plus d'importance à l'idée du Retour à Sion que la plupart des chrétiens au second Avènement du Christ, souligne Shlomo Avineri dans son Histoire de la pensée sioniste, livre dont est tiré le présent article.

Avec la Révolution française, dont les États généraux et la prise de la Bastille en 1789 marquent le début, tous les citoyens furent faits égaux devant la loi, pour la première fois dans la société européenne. Jusqu'alors, une personne qui ne croyait pas au Christ ne pouvait exercer une autorité sur des chrétiens. Cette personne ne pouvait occuper une charge publique, encore moins militaire. Elle ne pouvait exercer une profession libérale, ni posséder de terre. Malgré cet ostracisme, et grâce à l'instruction dispensée par les écoles religieuses de leur communauté, la kehila, la population juive masculine constituait le groupe social le plus instruit d'Europe.

Après 1815, les écoles, les universités, les professions libérales s'ouvrirent progressivement à tous les citoyens, attirant un nombre toujours croissant de juifs. En moins d'un siècle, la vie juive passa de la périphérie au centre de la société européenne. Les juifs, souligne Avineri, atteignirent « une prééminence dépassant largement leur importance numérique dans la vie intellectuelle des grandes métropoles » : Berlin, Vienne, Budapest, Varsovie et, à un moindre degré, Londres, Paris et Odessa. La présence juive dans la vie des nations n'en demeurait pas moins inégale et nulle part dominante, quoi qu'en disent certains écrits antisémites.

L'avenir à Odessa

Au XIXe siècle, la majorité des juifs vivaient dans l'empire des tzars. Le régime russe, autocratique et autoritaire, excluait toujours les juifs des professions libérales et de l'administration, tout en maintenant leur assignation à la Zone de Résidence traditionnelle. En dépit du faible impact des idées révolutionnaires venant d'Europe, quelques timides tentatives de libéralisation virent le jour dans la dernière moitié du siècle.

Afin de développer et de russifier les provinces méridionales, arrachées à l'Empire turc à la fin du XVIIIe siècle, les autorités permirent aux juifs de s'installer à Odessa, une ville nouvelle présentée comme l'avant-garde de la Russie. Dans l'atmosphère relativement ouverte et libérale de la cité, les juifs bénéficièrent plus qu'ailleurs dans le royaume des réformes de 1860, alors que l'émancipation des serfs et une administration nouvelle semblaient confirmer les espoirs d'une ouverture de la société russe aux idées occidentales.

En 1881, à Odessa autant qu'ailleurs dans l'empire, le juif moderne, laïque, autant que le juif orthodoxe à l'aspect étrange, fut visé lors de pogromes d'une ampleur et d'une intensité pratiquement sans précédent dans l'histoire de la Russie. Ces violences oppressives et meurtrières n'étaient pas une rechute dans d'anciens préjugés religieux : elles étaient l'expression d'un antisémitisme racial moderne, intimement lié à la montée du nationalisme. Des signes de ce nouvel antisémitisme avait déjà été constaté en Europe centrale et occidentale.

L'antisémitisme racial

Autrefois, l'antisémitisme était une réaction à la non-conformité de la foi juive. Le nouvel ordre national, avec son égalité devant la loi, relègue la pratique religieuse dans le domaine privé. Chaque nation, française, roumaine, allemande ou autre, définit son identité non plus selon son appartenance à la gens christiana, mais en termes d'assimilation et de cohérence nationale. Le nationalisme est fondé sur l'origine, il est lourd de déterminisme culturel et de racisme. Pour le juif, le mécanisme traditionnel de l'adaptation et de l'apaisement ne fonctionne plus. Même sa conversion au christianisme ne convainc plus puisque, si elle annule la non-conformité de sa foi, elle n'efface pas son origine ethnique.

Après les pogroms de 1881, trois millions de juifs quitteront la Russie, dont moins de 1% choisiront d'émigrer en Palestine. Cette infime minorité ne se contentait pas de fuir les persécutions, elle recherchait son autodétermination. Ce sionisme politique était et demeure contesté. Selon l'orthodoxie religieuse, la Providence divine, et non l'intervention de l'homme, délivrerait les juifs de leur exil. Néanmoins, les évènements ultérieurs donneront raison à cette minorité, alors que le fascisme mettra l'Europe à feu et à sang et que les pays épargnés fermeront un à un leurs frontières au peuple juif, un peuple sans pays et donc sans passeport.

  1. Avineri, Shlomo. Histoire de la pensée sioniste. J-C Lattès, Paris, 1982.
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